Memory Lane

20 Avril - 22 Mai 2016
Memory Lane
Introduction par Yves Bernard

Memory Lane est une installation plastique et audiovisuelle explorant le thème de la mémoire et du territoire. Les lieux de notre enfance nous ont marqués et construits, et leur typologie commune (plage, mer, champ, bois, campagne, montagne,...) font partie de notre inconscient collectif. Ils recèlent autant les souvenirs singuliers de nos expériences individuelles que toutes les fictions potentielles qu'on pourrait y développer.

Aujourd'hui, le stockage de notre mémoire se retrouve confié au cloud, délocalisé tout en étant enfoui dans d'immenses infrastructures distribuées de datacenters inaccessibles. Pour iMAL, Memory Lane s'inscrit dans une réflexion sur ce lien fort entre mémoire et territoire ouvrant un questionnement sur le contrôle et la relocalisation de nos données.

Pour rendre ces lieux le long des côtes d'Asturies (Espagne), les deux artistes ont utilisé un scanner laser topographique permettant d’acquérir une image en 3 dimensions et à 360 degrés de tout un site. Ils ont réalisé une capture numérique extrêmement détaillée des paysages de leur enfance et adolescence. Cette capture issue du lancer panoptique du rayon laser dans toute sa sphère de vision n'est pas une simple photographie, mais la source potentielle d'une infinité de photographies (ou de vidéos ou de sculptures). Le processus de 'vision' de cette machine génère un nuage de millions de points dans l'espace issus des rencontres du rayon laser avec les éléments du paysage, une immense masse de données, une matrice dont les représentations n'existent pas encore, elles sont à imaginer et à construire.

Il y a là un paradoxe: un nouveau dispositif permet l'enregistrement d'un lieu dans une exactitude et complétude jamais atteintes, mais il ne produit aucune représentation, juste une abstraction chiffrée. C'est ce travail de construction de représentations perceptibles qu'ont entrepris Felix et Iñigo.  Partant de cette capture hyperréaliste des lieux, ils ont conçu la chaîne de traitements algorithmiques de cette matrice de données pour en dériver des images imprimées ("photographies"), des animations vidéo ("cinématographies") et un objet en lévitation ("sculpture"). Leurs propositions plastiques dépassent le simple rendu d'une réalité singulière pour renvoyer sous des formes esthétiques nouvelles aux archétypes des lieux de nos souvenirs. Dans un rendu noir&blanc spectral, les nuages de point révèlent les éléments du paysage au milieu de l'obscurité cachant ce qu'on n'y peut voir, ce qu'on imagine.

Il y a un deuxième paradoxe: aussi sophistiquée soit elle, cette machine de vision est imparfaite, elle ne capture pas tout, car pour capter le territoire, il faut y être en position. Sa présence physique dans l'espace l'empêche d'enregistrer le sol qu'elle recouvre. Il y a une zone morte, un trou noir, comme l'oeil humain et son point aveugle (la tache de Mariotte, là où le nerf optique se connecte à la rétine). Les artistes ne nous le cacheront pas, le cercle noir est bien visible, car cette machine est une entité nouvelle, un alien atterrissant dans un monde, modifiant sa perception et l'ouvrant à la fois. On retrouve là une facette habituelle du travail de Felix Luque (voir Chapter 1, Nihil ex Nihilo): comment la machine par son intrusion devient génératrice de nos nouveaux regards, ouvre le potentiel de nouvelles fictions.

Et en réponse, les artistes proposent une machine parmi les composantes plastiques de Memory Lane: celle déplaçant par lévitation le rocher sculpté. Mais, contrairement au mystérieux scanner laser, le dispositif de mouvement et lévitation éléctromagnétique est lui bien lisible, révélé, sculpture animée et sonore dont le comportement programmé est oeuvre à contempler.

Memory Lane devient un lieu magique: ses éléments plastiques construisent dans l'espace d'exposition un paysage à explorer, les multiples chevauchements issus du cheminement perceptif du visiteur sont imprévisibles, le rocher flottant devant le paysage en lent travelling, l'environnement sonore envoûtant,...

Pour cette exposition à iMAL, Memory Lane s'enrichit d'une toute nouvelle composante, Bois Mort, sculpture lumineuse et sonore, participant encore à emmener le visiteur dans ces territoires mystérieux de notre mémoire.

— Yves Bernard, directeur d'iMAL