Introduction

De Gijon à Bruxelles

Pourquoi montrer à Bruxelles une exposition produite par LABoral, Centro de Arte y Creación Industrial, de Gijon en Espagne (Asturies)? Parce qu'elle soulève des questions artistiques et socio-culturelles très pertinentes et urgentes tout en partant d'un capital émotionnel relativement récent et bien connu de deux ou trois générations de joueurs et consommateurs de technologies  - l'affection que nous avons pour toutes ces machines, consoles de jeux vidéo et autres vieux ordinateurs - issus de la fin du siècle passé et préfigurant ce 21ième siècle avec tous ces appareils électroniques qui nous entourent, nous prolongent, nous connectent et nous façonnent... Parce qu'elle montre combien nos attitudes par rapport à ce monde technologique  - que nous tombions dans la course effrènée à la nouveauté, à la consommation obligée, ou dans les détournements et appropriations libres   - sont aujourd'hui déterminantes.

Playlist nous montre comment ces technologies omniprésentes, potentielles de toutes les utopies, ne sont pas qu'entre les mains des ingénieurs et stratèges industriels qui les ont fabriquées. Une fois mises en circulation, elles échappent à leurs créateurs et producteurs, c'est à nous d'en user et abuser dans tous les directions de nos désirs et idéaux. Playlist nous donne un échantillon particulièrement démonstratif de cette liberté clamée et assumée dans les champs artistiques musicaux et visuels, liberté de prendre le temps de réinventer les spécificités du médium électronique et informatique (ex. le code, les accidents de la machine) en dehors des usages définis et des esthétiques établies, en dehors de cette course à la consommation née de l'obsolescence planifiée des technologies. Playlist montre aussi ce continuum de recherches et pratiques entre les cultures dites "populaires" (celles du jeu video, des hackers ou pirates, de la scène "démo", de la musique 8-bit et chiptune) et le monde de l'art, que la réinvention est souvent l'étape nécessaire pour l'innovation et le renouveau, qu'elle se pratique en réseau au travers de communautés ouvertes et peuplées d'individus au profils multiples riches et hybrides.

Les Technologies comme matières brutes

Aujourd'hui nous nous retrouvons avec des machines quasi 1000 fois plus puissantes que les premiers ordinateurs et consoles de jeux des années 80, toutes connectées et communicantes en réseau. Pourtant, nous sommes loin d'en tirer tout le potentiel expressif qu'elles permettent, parce que celui-ci est  enfoui dans leurs entrailles électroniques, tellement caché sous les innombrables couches logicielles nous emprisonnant dans les usages conventionnels prévus par les fabricants et éditeurs de logiciels (et aussi parce que la version suivante est déjà sur le marché avant d'avoir pu tenter quoi que ce soit). Playlist est un manifeste pour cette liberté de créer directement avec les technologies qui nous sont proposées (ou imposées),  en les considérant comme des matériaux de base, bruts à explorer et exploiter pour leurs spécificités propres (le code, le processus, le réseau, les interactions,...) et pour les nouvelles potentialités d'expression de de communication qu'elles peuvent nous apporter, avec les outils ouverts que nous élaborons nous-mêmes, dans toutes les directions que nous - artistes, développeurs, designers, entrepreneurs - voulons.

Préserver une Culture Digitale Volatile

La culture numérique est fragile: paradoxalement le numérique est bien plus volatil qu'on ne le pense face au temps. Playlist pose indirectement ce problème: les artistes, hackers et autres bidouilleurs, par l'exploration de la matérialité de l'électronique, par leur passion et leur travail acharné pour un passé culturel et technologique récent participent à sa préservation et attirent notre attention sur la fragilité des supports et outils numériques. Il n'est ainsi pas étonnant de voir des technologies désuettes mais simples tels le disque vinyl être ré-utilisées comme supports de données, peut-être moins volatil au cours du temps que nos mémoires numériques actuelles...

Collaborations européennes

Il existe quelques centres d'art, plus particulièrement orientés arts technologiques ou médiatiques, tels que LABoral et iMAL en Europe et de par le monde. Ces centres mènent des actions de recherche, réflexions et diffusions sur les nouveaux modes de création et d'expression dans le cadre de notre société technologique contemporaine. Ils sont aussi des catalyseurs d'innovations socio-technologiques et des lieux d'expérimentations artistiques en connexion avec les mondes scientifique et économique. Diffuser le plus largement possible pour un public local mais aussi international (tel qu'on le trouve de plus en plus à Bruxelles) les initiatives des uns et des autres est à la fois une evidence et une nécessité.

Après la co-production de Chapter 1 - The Discovery de l'artiste Felix Luque en 2009 (nominé à la Transmediale 2010 et au New Media Price de la Fondation Liedts-Meessen, mention honorable au Festival Ars Electronical 2010), Playlist est la seconde opération de collaboration entre Laboral et iMAL. Je tiens à remercier Rosina Gómez-Baeza, Directrice de LABoral, pour avoir rendu possible ce cadre de collaboration. Je remercie toute l'équipe de LABoral pour leur soutien dans cette opération, Domenico Quaranta pour le soin avec lequel il a travaillé sur l'adaptation bruxelloise de Playlist ainsi que tous les artistes qui ont accepté de prolonger le prêt de leurs oeuvres ou encore pour les nouveaux qui nous rejoignent à Bruxelles.

Yves Bernard,
directeur de iMAL, Center for Digital Cultures and Technology